C'était ma dernière nuit sur ce Chemin. Mon portable s'est mis à sonner à 3 heures! Alors vous vous imaginez bien que je me suis précipité pour répondre, croyant qu'il s'agissait peut-être d'une urgence. C'était Saint-Jacques! Non, mais c'est quoi, l'affaire?
- Puis-je vous parler quelques instants, mon fils?
- Ça peut pas attendre un peu, non? Nous sommes en pleine nuit! C'est quoi votre problème?
- Le temps ne compte plus pour moi, vous savez. Je crois que vous auriez intérêt à m'écouter un peu, mon fils.
- Allez-y, je vous écoute, votre sainteté, mais tâchez d'être bref, je vous prie. J'ai une longue route à faire demain, dans quelques heures en fait.
- Vous savez, je crois que j'ai été un peu dur avec vous, lors de notre dernier entretien. Je vois que vous avez poursuivi votre quête sur mon Chemin, malgré les difficultés, et je me suis dit que votre détermination méritait que je reconsidère ma décision de vous avoir fermé les portes du paradis.
- Quoi? Vous êtes en train de me dire que vous éprouvez du remords, vous, votre sainteté? Je croyais qu'au paradis, il n'y avait plus de souffrance de quelque nature que ce soit. Du remords, c'est de la souffrance, non?
- Calmez-vous, je vous en prie, mon fils. Il ne s'agit pas du tout de remords, mais bien d'indulgence de notre part à votre égard. Vous devriez vous en réjouir, mon fils.
- S'il-vous-plaît, ne me parlez pas d'indulgence, votre sainteté. Vous utilisez ce langage depuis des siècles. Vous avez même, vous et vos descendants ici sur terre, fait le commerce de ces indulgences, un commerce tellement bas et égoïste qu'il pourrait être qualifié d'illicite, votre sainteté. Alors, de grâce, allez-vous faire voir avec votre indulgence. Ce n'est pas de l'indulgence, c'est du remords, votre problème. Mais, vous savez, votre sainteté, je vous comprends parfaitement d'éprouver ce genre de remords. Vous et vos collègues avez accumulé beaucoup de fautes graves avec le temps et le remords ne peut faire autrement que de vous rattraper à un moment donné. Tant pis pour vous, vous savez!
- Écoutez, mon fils, je trouve que vous vous emportez un peu trop rapidement. Laissez-moi vous expliquer, je vous prie.
- Allez-y, je vous écoute, votre sainteté!
- Il est vrai que même au sein de notre grande et magnanime Église, il peut parfois se produire des erreurs, mais c'est justement parce que notre Église est magnanime qu'elle peut rapidement se rendre compte de ses erreurs et les corriger tout aussi rapidement, alors je voulais vous dire que...
- Stop! Stop! Permettez-moi de vous interrompre, votre sainteté. Vous m'appelez en plein milieu de la nuit pour me livrer ce tas de balivernes au sujet de votre grandeur et de votre magnanimité et celles de votre Église? Non, mais ça vas pas, non? Vous avez perdu la tête, ou quoi? Il est bien vrai que vous l'avez perdue pour vrai, cette tête, mais il ne s'agissait que de votre tête terrestre, après tout. Celle qui vous faisait souffrir ici bas. Aujourd'hui, vous devez bien avoir toute votre tête de Bienheureux, non? Et vous me livrez le même genre de trucs que vos subalternes terrestres nous livrent depuis des siècles, des balivernes, des fausses promesses, des peurs au sujet de pures inventions comme l'enfer et le purgatoire, et vous m'appelez pour ça?
- Vous allez nettement trop vite et beaucoup trop loin, mon fils. Soyez plus prudent, je vous prie. Encore une fois, je vous le répète, c'est parce que nous avons constaté votre grande détermination à poursuivre sur mon Chemin que nous communiquons à nouveau avec vous, pour vous expliquer en quoi pourrait consister votre vie éternelle si vous daigniez vous repentir pleinement.
- Hum! Allez-y, je vous écoute, votre sainteté.
- Vos souffrances terrestres ne sont rien en comparaison avec celles de l'enfer, mon fils. Si vous continuez....
- Stop! Stop! C'en est assez, votre Sainteté. Cessez de m'empoisonner avec vos conneries, d'accord? Et puis, c'est moi qui vais vous expliquer quelque chose! À vous, et à tous vos semblables qui vous foutez de nous depuis deux millénaires, qui avez tout fait pour retarder la civilisation, en excommuniant toute personne qui découvrait, très souvent via des méthodes tout à fait scientifiques et reproductibles, des choses qui allaient à l'encontre de vos fables et légendes, en empêchant que les gens ordinaires, autre que les religieux, sachent lire et écrire, en lançant vous-mêmes des appels à la guerre....
- Mon fils, mon fils, à moi de vous interrompre. N'allez pas plus,loin, mon fils, au risque de perdre votre âme à tout jamais. Je vous en supplie, vous êtes une bonne personne et nous pouvons vous aider à sauver votre âme, de sorte que vous puissiez un jour vous joindre à nous au paradis, et bénéficier vous aussi de cet état merveilleux de béatitude dans lequel nous baignons tous.
- D'accord, d'accord, je me calme, votre sainteté. Mais dites-moi? En quoi ça consiste au juste votre état de béatitude supposément si merveilleux et que vous nous laissez entrevoir depuis si longtemps? Qu'est-ce que vous faites de vos journées, au juste?
- Ce que l'on fait? Mais rien du tout, mon fils! Qu'est-ce que vous voulez qu'on fasse? L'action n'est que pour la vie terrestre, mon fils, et toute action terrestre comporte des conséquences, bonnes pour certaines personnes, mauvaises pour d'autres. Chaque action s'accompagne donc de souffrance pour certaines personnes. Ici, c'est l'inaction, donc l'absence de souffrance.
- Vous voulez dire que vous ne foutez rien de toutes vos bordel de journées? Et vous appelez ça le bonheur éternel? Mais ça doit être plate à mourir? Pardon, plate à vouloir revivre, non?
- Ah, non, nous ne voulons certes pas revivre. Car revivre, c'est souffrir. Et ici, il n'y a plus de souffrance. Alors qu'en enfer, ...
- Stop! Stop! Ne recommencez pas avec vos conneries d'enfer, d'accord? Revenons à votre béatitude plate, si vous voulez bien. Vous êtes en train de me dire, en pleine nuit, ne l'oublions pas, que vous, ainsi que tous les autres saints, et tous ceux qui se sont mérités une place dans votre paradis, soit directement ou via le purgatoire, vous ne faites absolument rien de votre temps, éternellement, et que ça s'appelle le paradis ou le bonheur éternel?
- Mon fils, sachez que le temps n'existe pas ici. Le temps aussi est une souffrance et n'existe que sur terre. Le temps n'existe pas en temps que tel et n'est qu'une création de l'esprit humain dans sa phase terrestre. Et ce temps devient la source de bien des soufrances. L'anxiété, par exemple, est une souffrance qui n'existe qu'à cause du temps. L'anxiété de ne pas arriver à temps, de manquer de temps, de voir filer le temps trop vite, de voir les choses prendre trop de temps à se réaliser, etc, alors vous comprenez le bonheur que nous éprouvons ici à ne pas avoir ce problème de temps. C'est le bonheur total, mon fils.
- Oui, mais ça fait quand même 2,000 ans que vous ne foutez rien, bordel! Au lieu de ne rien faire, vous pourriez au moins vous rendre utiles, vous et vos amis, non? Vous êtes tous et toutes de bonnes âmes, à ce que je sache, et vous ne faites rien, par exemple pour alléger les souffrances terrestres de toutes ces personnes, ces millions et millions de personnes qui vivent dans la pauvreté, dans la maladie. Vous prétendez, dans le livre que vous et vos descendants avez écrit, que votre seigneur, Jésus, a un jour guéri un aveugle. Alors pourquoi vous n'enrayez tout simplement pas la cécité de la planète terre? Il me semble que ce devrait être chose facile pour vous, non? Et puis vous vous rendriez utiles, au lieu de ne rien foutre du tout dans votre foutue béatitude, de vous gratter réciproquement le dos et de vous asseoir sur votre cul à longueur de siècles.
- Mon fils, vous vous emportez à nouveau. Je vous en prie, il...
- Ça suffit! J'en ai assez de vos histoire de cons. Foutez nous la paix avec vos inventions. Ça fait plus de trois semaines que vous m'avez barré les portes de votre paradis plate, vous me téléphonez en pleine nuit parce que vous avez du remords, et vous croyez que de mon côté, pendant ces trois semaines, je n'ai pas réfléchi du tout? J'ai des petites nouvelles pour vous! Je crois que vous nous avez empli suffisamment longtemps avec toutes vos histoires abracadabrantes de ciel, d'enfer, de purgatoire, avec vos tractations multiples avec rois et reines de ce bas monde en vue d'accroître votre emprise sur le pauvre monde de ce même bas monde, avec vos appels à la guerre contre les croyants des autres religions, comme si le seul paradis qui pourrait exister n'est que le vôtre. Hors de l'Église, point de salut, comme vous nous avez sermonné si souvent, et si longtemps. Prenez les Croisades, par exemple. Votre pape, Urbain II, en 1095, il a tout simplement profité d'une situation particulière existant en Occident à la fin du XI ième siècle, au cours de laquelle les royaumes occidentaux se battaient entre eux pour se prendre de nouveaux territoires, il n'a que canalisé ces énergies guerrières vers la prise de Jérusalem. Et vous avez laissé votre ami Urbain dire à toutes ces centaines de milliers de croisés que s'ils tuaient un infidèle pendant ces guerres "justes", ils seraient automatiquement pardonnés, et que s'ils mourraient eux-mêmes sous l'épée d'un infidèle, ils seraient Martyrs, donc qu'ils occuperaient une place de choix à vos côtés dans votre paradis! Vous avez laissé durer ça pendant presque deux siècles, en laissant se faire massacrer tous les infidèles possibles. En Espagne, c'est pareil. Pour que vos Rois Catholiques puissent reprendre le territoire occupé depuis des siècles par les musulmans, vous avez autorisé la plus sale de vos Inquisitions.
- Il y a énormément de faussetés dans ce que vous dites, mais où voulez-vous en venir au juste, mon fils?
- Ce n'est certainement pas Dieu qui vous a ordonné de faire ça. Les guerres ne peuvent être l'œuvre de Dieu, elles sont l'œuvre des hommes, votre sainteté. Et je ne suis pas en train de dénigrer les gens qui croient en votre Église. Sur votre Chemin, j'ai visité beaucoup d'églises, de cathédrales, et d'autres lieux de prière et de recueillement érigés à la gloire de Dieu et de votre Église. J'y ai vu de nombreux fidèles, très croyants, très pieux. J'ai toujours visité ces lieux dans le plus grand silence et le plus grand respect. Je ferais de même dans une synagogue, dans une mosquée, ou dans tout autre lieu de culte. La situation que je dénonce, votre sainteté, est celle de ces trop nombreuses exagérations que vos hommes d'Église ont faites au fil des siècles, au nom de Dieu, par convoitise, par égoïsme, par abus de pouvoir qu'ils disaient détenir de Dieu. À ce que je sache, beaucoup sont des saints aujourd'hui, dans votre système d'accession au paradis et à la béatitude qui ne tient plus la route, votre sainteté. Un pape décide de qui devient saint, en espérant qu'un jour ce nouveau saint pourra aider à le béatifier lui-même en retour! C'est ce système de "grattes-moi le dos, je te gratterai le tien ensuite" qui ne tient pas debout. Je n'ai pas besoin de votre système pour savoir si je fais une vie correcte ou pas, je n'ai pas besoin de vos histoires de ciel et d'enfer, non plus, ni de vos églises pour me recueillir. Mais je les admire toutes, vos églises et vos cathédrales, elles sont toutes magnifiques, et je suis à chaque fois fasciné par les efforts que tant de gens ont pu consacrer à les construire et à les décorer de ces magnifiques retables, peintures et autres objets d'art, tout ça à la gloire de Dieu. Pour avoir réussi à faire tout ça, chapeau. Mais en même temps, avec tous ces magnifiques lieux de culte que j'ai pu voir et visiter, je ne peux m'empêcher de réfléchir à ce que j'appelle votre éternelle campagne de peur, qui vous a permis de faire construire et décorer tout ça sans la moindre hypothèque terrestre, seulement par des hypothèques célestes! Faut le faire!
- Mon cher fils, je ne sais plus quoi vous dire. Vous me semblez une bonne personne et j'étais disposé à vous écouter et à vous donner une seconde chance, mais là, par tous ces propos que vous tenez, je ne puis que conclure que vous êtes en perdition. J'ai bien peur que si vous persistez dans cette voie, ...
- Un instant, votre sainteté, je vous prie. Une toute dernière chose, avant que vous ne raccrochiez la ligne. C'est à propos du Jugement Dernier. C'est qui qui va juger qui, au juste? C'est vous et votre gang qui allez juger tout le monde? C'est encore votre histoire de "Hors de l'Église, point de salut"? Vous savez, la civilisation a beaucoup évolué avec les siècles, malgré toutes les tentatives de votre Église pour l'en empêcher, et à mon avis, s'il y aura un Jugement Dernier, et dépendamment de quand il va se produire, plusieurs de vos successeurs ici bas, même s'ils sont déjà en votre compagnie béate parce qu'un autre de vos successeurs en a ainsi décidé, pourraient très bien se retrouver au banc des accusés, vous savez! Nous sommes rendus au point où, même avec toutes nos imperfections terrestres, nous avons un système de jugement international qui nous permet de condamner des chefs de guerres ou d'état pour crimes contre l'humanité. Je vous souhaite, surtout à ceux de vos successeurs ici-bas qui ont autorisé ou cautionné toutes ces atrocités au nom de Dieu, et bien je leur souhaite de ne pas se retrouver avec une pareille accusation. Car, votre sainteté, qu'est ce qui est pire? Sacrer juste, ou une guerre juste?
- Je ne vous vois qu'en enfer, mon pauvre fils!
Je me suis réveillé tout en sueurs, probablement à cause de l'enfer! Ouf!!!! Heureusement, il ne s'agissait que d'un rêve! Mais je vous avoue ne pas avoir été capable de me rendormir. J'ai alors entendu sonner les cloches de cette petite église de Monreal toute proche de ma fenêtre à 4 heures, puis à 5 heures, puis à 6 heures, et à 7 heures. J'ai pris la route de ma dernière étape à 8 heures, je les ai encore entendues! Pour moi, c'est la preuve que l'Église est encore bien vivante et puissante ici, pour avoir le droit de faire encore ça! Le vicaire, que j'ai rencontré la veille au moment où je me reposais à l'ombre de l'Église, est arrivé avec sa grosse Peugeot, qu'il a stationnée dans le garage avec ouvre-porte automatique de son superbe presbytère. D'un ton autoritaire, bien que cordial, mais tout à fait indicatif de son importance dans le village, il m'a invité à sa bénédiction des pèlerins pour 19:30. À bien y penser, j'aurais peut-être dû y aller!
À demain, pour la fin.
Denis
Référence: texte de l'étape 12
Envoyé à partir de mon iPad.